Cet article a été publié en anglais sur The Fourth Estate en juin 2017.

Avec la victoire des conversateurs au Royaume-Uni suite à l'élection de Trump aux États-Unis et au vote du Brexit, le paysage politique en Occident semble quelque peu déprimant. Contre le spectre de Le Pen en France, la victoire de Macron a envoyé des signes d'espoir à travers la gauche libérale européenne. Les médias libéraux ont poussé un soupir de soulagement collectif, exaltant les vertus de ce bel et nouveau espoir. Pourtant, à cette époque de simulacre, est-ce tout ce que la sphère médiatique promet?

Quarante ans ont passé depuis que Stuart Hall a annoncé « the Great Moving Right Show » (le grand mouvement vers la droite), où le centre de gravité politique s'est déplacé vers la droite. Au Royaume-Uni, il fut surprenant de voir le manifeste de Corbyn raillé par 80% de la presse comme radical. En effet, il aurait plus ou moins convenu en tant que manifeste du Parti Conservateur des années 1970. C’est dire à quel point le centre s’est déplacé vers la droite.

En France, les mêmes constats ont été possibles: tant pendant la dernière élection présidentielle que dans les politiques adoptées par le gouvernement de François Hollande depuis 2015. La déclaration de l’état d’urgence suite aux attaques terroristes de novembre en est la preuve: il a depuis été renouvelé cinq fois, et Macron envisage de le renouveler à nouveau. La revue International Socialism explique ce déplacement de la base, en particulier les crises que traversent en ce moment les partis politiques en France.

Ce décalage a été soutenu par un paysage médiatique largement de droite: où la "gauche" n’est en réalité que le centre. Bien que les études manquent à ce sujet, la dernière en date (2013) démontre que 30% des journalistes en activité sont issus de familles de cadres et de professions intellectuelles supérieures. Deirdre O’Neill, conférencière, cinéaste et co-coordinatrice du projet Inside Film, explique que le clivage actuel en politique est au fond un clivage de classes sociales.

Dans le meilleur des cas, les journalistes reflètent ce que Mark Deuze appelle une "idéologie professionnelle", où les concepts d’"objectivité" et d’"équilibre" tendent à refléter les changements hégémoniques: ils obéissent et amplifient la politique institutionnalisée et ses reconfigurations dans le temps.

Pas de politique «propre»

Le défi posé au "centre" politique par UKIP, le Front National et d'autres groupes d'extrême droite a été confronté à la consternation contradictoire des médias qui l'ont facilité. Le récit des gens comme UKIP et le FN nourrit celui des médias selon lequel la classe politique est sale et ses institutions corrompues. Ce n'est pas seulement la promesse de l'autodétermination nationale qui anime la droite, mais aussi l’idée de nettoyer la politique sale.

En guide de réponse, la classe politique et les médias, qui soutiennent et parfois critiquent, chercheront à trouver un candidat "propre".

C’est sur cette base et des promesses d’éradication des conflits d’intérêt dans la politique française que Macron a été élu, mais les vieilles habitudes s’accrochent. La France est à présent confrontée à une copie conforme de l’affaire Fillon, ou "Penelope gate" comme l’ont appelée les médias, et qui a bouleversé la campagne présidentielle entre janvier et mai. La campagne de diffamation a vu le candidat des Républicains et ancien premier ministre François Fillon tomber en disgrâce après une série d’allégations qu’il aurait rémunéré son épouse pour une position d’assistante parlementaire qu’elle n’aurait jamais occupée.

Fillon et Le Pen, accusée d’avoir rémunéré des assistants parlementaires avec les fonds européens alors qu’ils travaillaient pour son parti politique et ayant refusé de répondre à sa convocation policière, sont rapidement devenus les bêtes noires de cette élection. Ces histoires ont renforcé une demande de sang frais, de renouveau et de dynamisme, incarné par le jeune et souriant Macron. Il a très bien joué ses cartes et tiré profit de la crise traversée par les partis traditionnels.

Après avoir quitté le gouvernement Hollande, il s’est clairement distancé du président sortant, qui a atteint un record d’impopularité de 4%, tout en refusant de se positionner clairement ("ni de droite ni de gauche") et en employant des formules toutes faites ("transformer la France", et "la France est notre projet".)

Une telle rhétorique convient bien aux médias. C'est la rhétorique de Blair, Jospin, Schroeder et Hollande – elle en dit assez, sans menacer le statu-quo. La position des médias vis-à-vis de Benoit Hamon - qui a été démocratiquement choisi pour représenter la gauche avec une élection primaire à laquelle Macron a refusé de participer - est sans équivoque. Bien que peu révolutionnaire, the Guardian l'a présenté comme un «rebelle» dès le départ, en établissant des comparaisons évidentes avec Corbyn. Le programme de Hamon, s'il avait été élu président, était très audacieux par rapport aux candidats précédents et autres candidats de gauche. Il incluait un revenu universel et n’a pas hésité à critiquer la politique néfaste de Hollande sur l’immigration, les réfugiés et le traitement des migrants sans papiers.

Les politiques largement libérales des candidats "radicaux" sont présentée comme le plus de gauche possible. Cette limitation constitue ce que Chomsky appelle les limites de la dissidence légitime. Le libéralisme de gauche est la seule alternative de gauche au libéralisme libéral. Tout ce qui est au-delà, on nage en plein délire. Par conséquent, des personnalités comme Macron sont défendues par les médias parce qu'il vaut mieux les avoir qu’avoir la vraie gauche.

Bien sûr, en réalité, Macron ne propose rien de nouveau, mais en période électorale il était l’antidote parfaite aux vieux travers politiques, illustrés par les affaires Fillon et Le Pen, qui regorgent d’abus, de trahison et sont indignes de la confiance publique.

Pourtant, il n’a pas fallu attendre longtemps avant que l’entourage de Macron soit lui aussi proie aux enquêtes préliminaires et aux rumeurs, et quatre de ses ministres ont déjà démissionné.

Il est important de faire une distinction entre ce qui est légal – et tous ces ministres, députés, et autres élus ont le droit à la présomption d’innocence – et ce qui est juste au sens moral et éthique. Et toutes ces personnalités publiques se doivent de mener par exemplarité.

Les lignes de défense multiples de Fillon, y compris "tout le monde le fait", ont contribué à banaliser ces pratiques, lui permettant de récolter 20% des voix au premier tour. Il est donc difficile de croire que Macron, à l’image soignée et polie, perdra la confiance des français suite aux affaires qui entourent ses collaborateurs.

La présidence de Macron, plutôt que d’amener de l’air frais, a donc plutôt eu tendance à répéter les erreurs du passé.

Quatre de ses ministres, qui pourraient être entendus dans des enquêtes préliminaires, ont déjà démissionné. Richard Ferrand, anciennement PS, est le sujet d’une enquête sur les Mutuelles de Bretagne qui implique sa compagne, son ex-femme, son fils et d’autres proches. Macron lui a demandé de démissionner de son poste de ministre et a été élu, après un vote à main levée, président du groupe de La République En Marche (LREM) à l’Assemblée Nationale. Il bénéficie désormais de l’immunité parlementaire.

Plus important peut-être est la démission du ministre de la justice et garde des Sceaux, François Bayrou, qui portait la loi de moralisation de la vie publique.

La loi, véritable symbole des idéaux moraux défendus publiquement par Bayrou durant des années de campagnes politiques, vise à "rétablir la confiance" et s'adresse principalement aux ministres et aux parlementaires.

Lors d’une conférence de presse début juin, Bayrou a annoncé les trois objectifs de son projet : "en finir avec un système où la responsabilité publique s’exonère des règles que les citoyens sont obligés de respecter," mais aussi "régler les conflits d’intérêt" et "assainir et garantir l’exercice équilibré de la démocratie." Ils auront du pain sur la planche…

Macron : un nouveau souffle?

L'élection de Macron a promis un renouvellement, et 315 des 350 députés LREM élus n'ont jamais été élus auparavant. Décrire le parti, qui a moins de deux ans et s’est toujours vu comme "ni de droite ni de gauche", comme "sans direction" n’est qu’un euphémisme. Alors, à quoi croient ces nouveaux aspirants politiques, que défendent-ils, et qu’ont-ils accepté pour représenter le parti à l’Assemblée ?

Pour être investi, tous les candidats ont dû signer un contrat – qui permettrait, selon Macron, d’éviter tout "désaccord au cœur de notre projet" et les engageant à "voter avec lui les grands projets". Il ne veut pas d’opinions dissidentes.

Le contrat lui-même est plutôt vagueet s’organise autour de six projets. Le plus clair d’entre eux est la loi travail -  celle que Macron n'avait pas réussi à passer en 2016 et qui a été poussée avec force par le Parlement – éditée et révisée sous son nouveau nom: la loi El Khomri.

Maintenant qu'il a une majorité à l’Assemblée Nationale, Macron demandera un vote de confiance début juillet, ce qui lui permettra de gouverner par ordonnances - en contournant le Parlement pour faire avancer de nouvelles réformes. Et quel meilleur moment que les tranquilles mois d’été?

La réponse muette à une telle proposition en France et à l'étranger est révélatrice, tout comme lorsque Mario Monti a été nommé pour diriger un "gouvernement technocratique" en Italie. Dans ce cas, il n'y avait pas de chœur de protestation dans la presse occidentale à propos d'une nouvelle dictature en Europe. Dans la mentalité des médias occidentaux, il est justifiable d'imposer la loi martiale, de gouverner par ordonnances ou par gouvernements non élus si "nécessaire". Mais, bien sûr, cette nécessité ne se retrouve pas dans des endroits comme le Venezuela par exemple.

Positions contradictoires : à qui faire confiance?

Dans une époque post-politique, ce n'est pas la substance de la rhétorique qui compte. Les titres des journaux sont conçus pour attirer l'attention et accentuer les préférences pour la gauche et la droite, les discours vacants des politiciens sont là pour exciter des électeurs aux cerveaux vides qui exigent que l’on réponde à leurs préjugés.

Alors qu'il se trouvait à Bruxelles pour un sommet des dirigeants de l'UE, Macron a déclaré que c'était le devoir et l’honneur de la France d'accueillir les réfugiés. En visite à Calais vendredi, le ministre de l’'Intérieur Gérard Collomb a défendu des mesures de sécurité plus lourdes dans le traitement de la crise des migrants à Calais et a annoncé le déploiement de plus de 200 policiers, portant à près de 700 le total des forces sur le terrain. Quant aux organisations qui travaillent sur le terrain pour faciliter l’accès à l’eau et à la nourriture des migrants, Collomb les a invités à "déployer leur savoir-faire" loin de Calais.

La position du gouvernement a récemment été critiquée par Jacques Toubon, le Défenseur des Droits, qui recommandait qu’un "accès pérenne à l’eau soit rendu possible, ainsi que des distributions de repas adaptées aux besoins des exilés, dans des conditions dignes.”

Ainsi, pendant que ses ministres défendent des mesures sécuritaires, augmentant la popularité de Macron auprès des électeurs Fillon, Le Pen et "centristes", Macron séduit les chefs de gouvernements étrangers - et les médias relayent le message à tous.

Dénué de substance, il joue le jeu avec le soutien des médias. Il n'y a pas de substance dans l’analyse, et il ne nous reste qu’une adoration exubérante de sa personnalité et de son caractère: c’est quelqu’un de « bien », il a un beau sourire, il est élégant, plein d’esprit, jeune, a une femme. L’évaluation politique a laissé place à une évaluation de la personnalité.

La couverture médiatique au Royaume-Uni a démontré un soutien à Macron encore plus vif que la française. The Guardian le décrivait en novembre 2016 comme "un produit de son temps" et "un rebelle".

Depuis son élection, sa victoire a été décrite comme "un exemple pour la Grande-Bretagne", un "moment politique révolutionnaire", "un souffle d'air frais dans la politique française" simplement car il est jeune, beau et énergique - ce qui lui a valu des comparaisons avec Justin Trudeau au Canada.

Et les journaux «de gauche» ne sont pas les seuls à soutenir Macron : les marchés se réjouissent de son élection.

Rares sont les éditoriaux qui présentent ses positions anti-système comme une "imposture"; pourtant il n'est qu'un produit du système. Nous savons que de nos jours les anciennes distinctions gauche/droite ont disparu, et pour plaire aux masses et à un large public, Macron devra éviter de se positionner aussi longtemps que possible. Quant aux les journaux libéraux, la stratégie est claire: dire aux gens ce qu'ils aiment entendre et espérer que personne ne remarque les contradictions.

La politique a changé, et notre perception des politiciens aussi: leurs rôles, leurs responsabilités et les comptes que nous leur demandons de rendre. Mais en effet, nous savons que la corruption persiste, les riches cherchant toujours plus de pouvoir et plus d'argent. Évasion fiscale, détournement de fonds, emplois fictifs - la corruption à ce niveau pourrait facilement être résolue avec un contrepoids réel. Mais les médias défendent et perpétuent le statu quo, sacrifiant quelques personnalités ici et là pour paraître équilibrés. Quand il y a un besoin de sang frais, les médias présentent du sang frais. Mais Macron, ancien ministre de l'économie, ancien banquier d’affaires, diplômé de l'Ecole Nationale d'Administration (ENA) et de Sciences Po, n'est non seulement pas différent, il est probablement encore plus dangereux que ce que la France vient d’abandonner.

Photo by Lorie Shaull under Creative Commons License.

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